Dans la vallée de la Bekaa, «l’hiver va être rude»

Abu Abbas camps de réfugié au Liban Action contre la Faim

De son œil valide, Abu Abbas fixe le cendrier posé sur la natte. Un jeune garçon autiste court autour de lui dans la tente. A sa droite, une fenêtre a été découpée dans la plaque d’aggloméré qui fait office de mur. Elle laisse passer un faible soleil, venu chasser les lourds nuages chargés de pluie de la veille. Tout autour de la tente, une boue épaisse et gluante change la gravité des lieux. A chaque pas la même question, ma botte va-t-elle y rester ? Un peu plus loin, des enfants courent, certains sont pieds nus. On pourrait croire qu’ils sont équipés de raquettes tant la boue qui s’accumule autour de leurs jambes leur donne une démarche étrange. Abu Abbas lève la tête, observe les enfants qui courent à l’extérieur, boit une gorgée de thé brûlant puis commence son récit d’une voix douce.

Abu Abbas est originaire de Khanasir dans la banlieue Sud d’Alep. Avant, il y enseignait, mais ça c’était quand il y avait une école et des élèves. Il y avait aussi l’eau et l’électricité, mais ça c’était avant que les bombes et les roquettes déferlent sur la ville. Pris en étau entre les différentes parties au conflit, victime des pilleurs, Abu Abbas est parti. « On n’était plus du tout en sécurité, on pouvait mourir à n’importe quel moment ». En venant au Liban, « on avait le sentiment d’amener nos enfants dans un endroit sûr. Quelques jours plus tôt il y avait des barils qui tombaient du ciel, tout le monde était en danger, ici on a pu reposer nos âmes ».

Camps de réfugiés au Liban ©Florian Seriex

Camp dans la vallée de Bekaa au Liban ©Florian Seriex

Abu Abbas et les siens vivent avec une trentaine d’autres familles dans un petit camp établi sur un terrain privé, à Dal Hamiye dans la vallée de la Bekaa. Pour un peu plus de 400$ par an, ils louent un emplacement pour la tente qu’ils se sont bâtis à grand renfort de matériaux de récupération. Pour le reste, ils dépendent principalement des organisations humanitaires. Ce jour-là, ACF est venue installer des latrines et évaluer les autres besoins possibles dans ce petit camp où les occupants vivent en autarcie. « Les relations avec les Libanais se sont compliquées depuis ce qui s’est passé à Arsal (des soldats libanais ont été enlevés par des groupes armés, d’autres ont été tués). Quand il s’agit de travail ça va, mais sinon on évite de les fréquenter ». C’est l’entraide et la débrouille qui prévalent désormais dans la petite communauté où le désœuvrement des plus jeunes est une source d’inquiétude majeure. « Les enfants ne vont pas à l’école depuis des mois, qu’est-ce qu’ils vont avoir comme avenir ? ».

 

Quelques hommes reviennent de la ville voisine de Zahle, dépités. Chaque matin, ils se postent près d’un rond point, dans l’espoir qu’une camionnette s’arrête et les embarque pour une journée de travail. Il n’y avait pas de travail aujourd’hui, pour aucun d’entre eux. Hier, c’était pareil. La saison agricole est terminée, l’hiver approche et marque la fin de la majorité des travaux saisonniers. Le mauvais temps n’arrange rien, beaucoup de chantiers sont au point mort.

Derrière la tente d’Abu Abbas, une autre, plus frêle, n’a pas résisté aux intempéries de la veille. Elle s’est complètement affaissée sous le poids de la pluie, comme un navire en perdition dans un océan de boue. « L’hiver va être rude » lâche Abu Abbas. L’hiver va être rude au Liban pour plus d’1.2 millions de réfugiés syriens et de très nombreux Libanais dans le besoin.

Posté le 16 décembre 2014 dans Liban, Live

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