Dans le camp de Gawilan « On ne sait pas ce que demain apportera »

Photographie : © Eloisa Miranda / Texte : Florian Seriex

Rencontre avec Fatima, à l’occasion de la Journée Mondiale des Réfugiés, le 20 juin.


Depuis mon bureau, à Erbil, je décide d’aller visiter le camp de Gawilan, accueillant environ 8000 déplacés syriens à mi-chemin entre Erbil et Mosul. Action contre la Faim y a déjà mis en œuvre des activités WASH (eau, hygiène et assainissement), avec le soutien de l’UNICEF et développe actuellement un programme SMPS (Santé Mentale et Pratique de Soins) avec le financement d’UNHCR.

En marchant à côté de la tente où se déroulent les activités pour la Journée Mondiale des Réfugiés, je remarque un groupe de femmes assises à l’ombre du mur d’une structure construite pour une famille réfugiée, certainement une latrine. Parmi les femmes voulant parler avec moi, Fatima, prend la parole la première. Trois d’entre-elles viennent de la région Kobane, la dernière de Damascus. Fatima nous invite chez elle, dans sa tente, pour nous raconter son histoire. Jessica, responsable du programme SMPS, et Azad, l’un de nos travailleurs psychosociaux, m’accompagnent.

Fatima est arrivée à Gawilan depuis la province Kobane en février 2015, avec ses trois fils, âgés de 10, 9, et 7 ans. Cela fait 5 ans qu’ils habitent dans ce camp. C’est l’arrivée de l’EI dans son village, et la mort de son mari dans les affrontements qui l’ont forcée à fuir. Fatima parle kurde, arabe mais aussi turc, après avoir habité en Turquie quelques temps. Elle nous raconte que pour échapper à l’EI elle a d’abord essayé de gagner ce pays avec ses enfants, comme beaucoup. Après une semaine à tenter d’obtenir une autorisation d’entrée, dans des conditions difficiles, ils sont parvenus à franchir la fontière. Leur séjour ne durera que quelques heures, avant de s’établir au Kurdistan irakien, à Gawilan, alors que d’autres déplacés rejoindront des camps différents.

La frontière n’est qu’à 7km du camp Gawilan, et il est parfois possible de voir la fumée des roquettes et d’entendre le bruit du conflit. Dans ce camp, elle se sent en sécurité, et la vie y est moins pénible qu’à l’extérieur. Les enfants vont habituellement à l’école, mais puisque celle-ci est fermée pour les vacances scolaires, ils vont à la mosquée du camp pour connaître l’Islam. Les relations avec les voisins sont bonnes, et le soutien mutuel indispensable. Les enfants de Fatima jouent avec tous les autres, dans le camp. «Leh Moushkil (il n’y a aucun problème) », dit-elle, « le seul problème c’est l’EI. »

Quand on pose la question de ce que peut vivre un réfugié et s’il y a quelque chose qu’elle voulait dire aux gens en Italie, en Europe au sujet de sa situation, elle hoche la tête et dit : « Ici, ce n’est pas une vie. On ne fait rien, on n’a pas d’argent, nulle part où aller. On ne sait pas ce que demain apportera, quand tout ça sera terminé. La vie sous une tente est très difficile ». Chez elle, il fait déjà incroyablement chaud, même avec un petit ventilateur. Avec l’été, qui approche, la température augmentera jusqu’à atteindre 50 degrés. « Ce n’est pas possible d’habiter sous une tente. Ce n’est pas comme une maison. Dans une maison tu peux ouvrir les fenêtres, et même s’il fait chaud il y a du vent. Sous une tente… si tu ouvres les fenêtres, la poussière s’engouffre. »

Nous continuons à l’écouter, tout en buvant le café, très fort, qu’elle nous a servi. Fatima a l’air très fatiguée et son visage porte les signes de l’horreur et de la souffrance qu’elle a endurée. Mais malgré tout, ses yeux étincellent de force et de détermination. La vie est dure, mais elle garde espoir pour ses enfants. Le plus jeune d’entre eux nous rejoint. Ses cheveux sont très blonds et il a des taches de rousseur sur son visage à cause du soleil. Azad, notre travailleur psychosocial, le reconnait puisqu’il participe à nos activités SMPS.

Fatima souffre de problèmes de cœur. Elle a déjà eu un rendez-vous dans la clinique du camp gérée par l’ONG PU-AMI. Nous lui expliquons que nous viendrons lui présenter les activités de loisirs proposées par nos équipes. Elle nous confie alors qu’elle essaiera d’y participer pendant que ses enfants sont à la mosquée.
De notre côté, nous espérons sincèrement qu’elle viendra.

Elle nous salue avec les seuls mots qu’elle connait en anglais : “Thank you! I love you!”. Je lui réponds alors avec les deux seuls mots que je connais en arabe : “Shoukran! Ile’lekha!”

Posté le 20 juin 2015 dans Kurdistan Irakien, Live, Récit, Syrie, Vie de la mission

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