L’Europe : une réalité ou une manière de continuer à rêver ?

Texte et photographies par Florian Seriex

Alors que les images de canots pleins de réfugiés échouant sur les plages grecques tournent en boucle sur toutes les télévisions du monde, des centaines de milliers de personnes regardent, calculent et songent à prendre la route à leur tour. Mais le peuvent-ils vraiment ? Dans les camps de personnes déplacées en Irak, rien n’est moins sûr.

Le minibus file au milieu des collines. De part et d’autre de la route, un fin duvet d’herbe jaunie recouvre la terre ocre et de gros nuages gris prennent position au-dessus des crêtes. L’été touche à sa fin dans le Kurdistan irakien. Un dernier check-point et les maisons colorées de Dohuk se dévoilent enfin. Une grande roue couverte de néons scintille dans le crépuscule et happe les regards. A l’arrière du véhicule, on discute avec entrain au rythme d’un air kurde à la gloire des Peshmergas*. Une nouvelle journée se termine pour les équipes d’Action contre la Faim en Irak.

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L’aide diminue, le désespoir grandit

Une heure plus tôt dans le camp de déplacés d’Essian, il n’était encore question que de distribution de nourriture, de problèmes sanitaires et de troubles psychosociaux : un quotidien âpre dans un contexte parfois tendu. Les camps ont poussé comme des champignons dans la campagne kurde, amas immaculés de misère et d’espoirs déçus. Depuis l’été 2014, plusieurs centaines de milliers de personnes s’y entassent et la solution provisoire des premières semaines n’est plus qu’un lointain souvenir. Sur place, l’aide s’étiole, les conditions de vie se dégradent et l’impatience et le désespoir gagnent les déplacés.

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Dans le camp d’Essian qui accueille 15 000 personnes depuis une dizaine de mois, les conversations sont loin d’être badines. On songe au départ vers l’Europe, aux dettes qui s’accumulent, à celles et ceux qui sont morts ou encore entre les mains de l’organisation Etat islamique. Nazem Qasem Ali et sa famille occupent l’une des 3 000 tentes du camp. Il y a déjà plusieurs semaines qu’ils ont décidé de quitter l’Irak. Les images des canots pneumatiques dérivant vers l’île grecque de Lesbos ont tourné en boucle sur leur petit téléviseur, l’un des rares biens de la famille. Les histoires de naufrage et les mésaventures de leurs cousins les laissent entre effroi et envie. Assise à l’entrée de la tente, l’épouse de Nazem fixe le linge en train de sécher et raconte : « ils ont pris la route jusqu’à Izmir puis des passeurs les ont fait embarqués sur un petit bateau. Mais le moteur s’est arrêté et ils se sont retrouvés au milieu de la mer sans secours. Ils ont appelé d’autres cousins à l’aide en Allemagne, ils ont posté des messages de détresse sur facebook, ils ont crié puis les gardes côtes grecs les ont tous sauvés ». Plus de peur que de mal pour les deux hommes, et c’est tout ce qui compte pour eux.

15 000 dollars pour foncer vers l’inconnu

Partir semble déjà inaccessible pour Nazem et les siens. La seule traversée leur coutera pas moins de 9 000$ (1 000$ par adulte et 500 à 600$ par enfant). S’ils sont prêts à tout pour récupérer la somme, leurs moyens semblent dérisoires face aux besoins. Nazem explique qu’il fait de son mieux pour vendre les biens de la famille mais, en trois jours, il n’a écoulé que quelques couvertures pour une poignée de dollars. Pas de passeport, même pas de carte d’identité, mais une envie inébranlable de s’extirper du chaos ambiant anime la famille. Alors Nazem calcule le coût que de nouveaux papiers représente pour toute la famille : une cinquantaine de dollars par carte d’identité, plus de 200$ pour un passeport. Et il compare : il en coûterait 300$ par tête pour passer illégalement en Turquie, coûts auxquels s’ajoute le trajet jusqu’à Izmir qu’il n’a même pas pris en compte. Au total, c’est près de 15 000$ que la famille devra débourser pour foncer vers l’inconnu. Pourquoi tant de risque ? « Nous ne partons pas à cause de ce pays, nous l’aimons plus que tout, mais il s’agit de l’avenir de nos enfants. Ici nous ne pouvons pas travailler, ils ne peuvent pas grandir ni étudier, que peut-on faire d’autres ? »

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« 2 000 dollars de dettes alors que je n’ai pas de travail »

A quelques kilomètres d’Essian, le camp de Sheikhan. La vie des gens n’y est pas meilleure, pas même différente. Pas plus d’argent ni de travail, juste le sentiment de vivre sous perfusion humanitaire qui se fait de plus en plus prégnant. Assis sur un parpaing, le long d’une des interminables artères qui composent le camp, on regarde avec envie celles et ceux qui ont trouvé un emploi au sein des ONG présentes. De temps à autre, on tend un de ces CV réalisés à la chaîne par l’imprimeur local comme on jetterait une bouteille à la mer, avec le regard résigné de celui qui sait qu’il n’en retirera rien de bon. Et partout les mêmes mots, le même vécu, la même volonté de s’en sortir, coûte que coûte.

A Sheikhan comme à Essian, la vaste majorité des occupants bénéficie du soutien d’Action contre la Faim. Mais comme la plupart des ONG, ACF nécessite l’apport financier de bailleurs de fonds internationaux pour continuer son travail. Ces derniers sont loin de couvrir l’ensemble des besoins des déplacés et la conversation s’oriente rapidement sur la nourriture et la réduction des rations alimentaires qui place les familles dans une situation de plus en plus critique. Yousef Ismael nous accueille dans sa tente : blessé pendant la guerre contre l’Iran en 1990, il ne peut pas se servir de sa main gauche. Il n’a jamais eu de pension et doit désormais emprunter de l’argent : 1 000 dollars auprès d’un prêteur sur gage afin de payer une opération chirurgicale pour son épouse, 1 000 autres dans le magasin d’un de ses amis afin de continuer à s’approvisionner en produits de base. En moins de six mois, depuis son arrivée dans le camp, le voilà déjà redevable d’une somme de 2 000 dollars. Mais il ne pourra s’acquitter de cette dette sans que lui ou l’un de ses fils ne travaille, « et ce n’est pas à Sheikhan que cela risque d’arriver », lâche-t-il dans un soupir. Pas la peine de parler d’Europe avec Yousef qui sourit tristement en expliquant que la seule solution pour lui et les siens serait de retourner d’où ils viennent, de rebâtir leur maison et leurs vies, quitte à ce que cela prenne du temps. Au moins, ils seraient à nouveau maîtres de leur destin.

Posté le 26 octobre 2015 dans Irak, Kurdistan Irakien

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