Fuir Mossoul et se retrouver dans un camp, rester et risquer sa vie : le dilemme de milliers d’Irakiens

A une quarantaine de kilomètres de Mossoul, le camp de Khazir accueille des dizaines de milliers de personnes qui ont quitté la ville et ses alentours depuis plusieurs semaines. Comme Fouad et Kazi, ils sont partis dès qu’ils ont pu, pour échapper aux combats, à l’horreur, à la mort. Mais le camp n’est pas une solution, c’est le lieu d’une nouvelle violence, celle de l’attente.

 

« Il était 7h du matin lorsqu’une voiture a explosé à une centaine de mètres de notre maison. Une deuxième explosion a suivi quelques heures plus tard. J’avais peur pour mes enfants et eux étaient terrorisés. Nous avons pris quelques affaires et sommes partis. »

 

Kazi et sa famille vivaient dans le quartier d’Intisar à l’est de Mossoul mais le 10 novembre, la férocité des combats entre l’armée irakienne et les militants de l’organisation État islamique les pousse à fuir. Ils marchent plusieurs kilomètres, jusqu’au village de Sharahazade, où les forces irakiennes les fouillent avant de les envoyer dans la mosquée locale. « Ils nous ont dit d’attendre là et on a passé deux jours sans eau ni nourriture. Nous étions effrayés, à bout de nerfs, incapables de dormir. Le deuxième jour, ils ont vérifié nos identités et nous ont mis dans un bus en direction du camp de Khazir. »

non4

A leur arrivée au camp, un numéro de tente leur est attribué. Ils reçoivent quelques matelas, un peu de nourriture, un kit d’hygiène et d’autres produits de première nécessité par le biais de différentes organisations humanitaires.

re1a3830-1

Mais l’aide reçue ces derniers jours n’a pas effacé la violence des deux dernières années et les craintes pour l’avenir. « Ici la vie c’est comme en enfer », murmure le père de famille, « quel va être notre futur ? Combien de temps va-t-on devoir rester ici ? »

re1a3522

Malgré son inquiétude, Kazi reconnaît qu’à minima sa famille est désormais en sécurité mais il questionne la lenteur des opérations militaires.

« A Intisar, l’armée irakienne a avancé très lentement. Combien de temps ça va durer ? Va-t-on retrouver notre maison ? Les habitants de Mossoul sont pris en étau. On a beaucoup de proches qui y sont restés, on leur parle tous les jours. Il y a des bombes sans arrêt, ils restent terrés chez eux, ils n’ont plus rien à manger ».

 

Une vie en suspens

Des visages curieux apparaissent à la porte. Kazi les invite les uns après les autres à venir s’installer sur des matelas disposés de part et d’autre de la tente. Pour la plupart, ce sont d’anciens voisins qui ont suivi le même chemin d’Intisar jusqu’au camp.

re1a3824

La discussion se poursuit dans un nuage de fumée. Chacun y va de son anecdote sur les privations subis, les coups, les brimades et cette vie perdue, inaccessible alors qu’elle est si proche. « On est à quelques kilomètres de chez nous mais on ne peut rien faire, on est impuissant », lâche un ancien chauffeur de taxi de Mossoul qui s’est joint à la conversation.

Pour les enfants, c’est deux dernières années ont été terribles. Mohammed, l’un des fils de Khazir, âgé d’une dizaine d’années fait part de sa frustration : « Pendant deux ans on est resté à la maison, je veux retourner à l’école. » Cette dernière n’était pas obligatoire à Mossoul et Mohammed comme ses frères et sœurs n’a pas été scolarisés. « Les gens d’ISIS avaient changé tous les livres d’école, ils ont mis des choses sur les armes, la mort. On ne voulait pas y aller ». En attendant de pouvoir retourner sur les bancs de l’école, le jeune garçon s’ennuie. « Il n’y a rien ici, je suis déprimé mais c’est quand même mieux que Mossoul », lâche le garçon en faisant rouler machinalement la pierre d’un briquet sous son index.

re1a3827

Dans une autre tente, parmi les 6,000 que compte le camp, une famille du même quartier d’Intisar s’apprête à déjeuner. Assis en tailleur sur un fin matelas fleuri, Fouad, 62 ans, ressasse sa vie d’avant : « j’étais vitrier, j’avais une bonne situation, une boutique au centre de Mossoul. Tout fonctionnait bien, je gagnais ma vie, on ne manquait de rien. Mais quand je les ai vu arriver, j’ai su que ça allait mal se passer. Ils sont venus au nom de l’Islam, ils ont parlé au nom de l’Islam mais ils n’ont jamais respecté notre religion. Ils nous ont forcé à nous plier à leurs règles, ils nous ont dit ce que nous pouvions faire ou non, c’était inhumain. Au fond, ils n’aspiraient qu’à une seule chose : tuer des gens sous n’importe quel prétexte ». Fouad s’en est mieux tiré que beaucoup d’autres, il a pu garder son échoppe même si chaque mois il devait payer une taxe. « Ils venaient tous les mois, ils disaient qu’ils prenaient cet argent pour les pauvres mais ils le gardaient pour eux, je le sais. »

Fouad garde un petit espoir sans pour autant être enthousiaste quant à l’avenir : « Il n’y aura pas de futur tant qu’il y aura Daesh. S’ils partent, la vie pourra peut-être reprendre mais ça demandera beaucoup d’efforts ».

Au fond de la tente, sa mère cuisine. La dame d’un certain âge tourne le dos à la conversation mais se retourne et opine régulièrement de la tête pour confirmer les propos de son fils lorsqu’il raconte l’horreur des mois passés. Une odeur de friture emplit l’espace et le frère de Fouad rentre à son tour dans la tente. Il est 13h, il est temps de déjeuner. « Que Dieu vienne en aide au peuple irakien », clame la vieille femme en éteignant son réchaud à gaz.

Photographies : Florian Seriex 

 

Posté le 7 décembre 2016 dans Irak, Kurdistan Irakien, Moyen Orient, Récit

Partager

Back to Top