Irak : l’odeur de la peur

Situation en Irak

Le 23 novembre 2015, Ahmed Yasir a arrêté de fumer. Il se trouve dans le bazar de Telkaif, au Kurdistan irakien, quand une patrouille de l’État Islamique l’interpelle. En le fouillant, les hommes découvrent dans sa poche gauche un paquet de cigarettes, strictement interdites sous le régime de l’EI. Ahmed est sévèrement battu. Puis, les mains menottées et les yeux bandés, il est jeté dans un van en compagnie de trois autres hommes. Tous sont là pour la même raison.

L’État islamique avait déjà fait de sa campagne anti-tabac un avertissement : “La cigarette tue, nous aussi”, clame le slogan illustré par une image de cigarette ensanglantée dans un cendrier de verre. Selon l’interprétation de la charia, la loi islamique, propre à Daesh, fumer est une forme de “suicide lent” et par conséquent un péché.

Ahmed et ses compagnons sont emmenés à Mossoul et enfermés dans un sous-sol avec 120 autres personnes. La charge retenue est différente pour chacun. Le péché d’untel est d’avoir consommé de l’alcool mélangé à des boissons énergisantes, de tel autre d’avoir arboré une coupe de cheveux moderne ou encore de s’être habillé avec des pantalons moulants. Onze jours de torture, de brimades et de terreur sont infligés à Ahmed :

“Je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à la mort. Si ce n’était pas une exécution alors ça aurait été une bombe qui nous serait tombée dessus ”explique-t-il alors que sa voix se réduit à un murmure.

Le onzième jour, à l’aube, ses geôliers l’ont réquisitionné avec plusieurs de ses camarades de cellule. Direction un champ dans les environs de la ville. “Je me suis dit ça y est, c’est fini. J’ai commencé à prier pour ma famille et pour mon âme” raconte Ahmed. Il attend le coup de feu final, mais à la place, ils lui ont brisé les doigts de la main droite et lui ont ordonné de marcher tout droit sans retirer le bandeau qui l’aveugle. “Ne regarde jamais en arrière” ont crié les hommes en démarrant le moteur et en partant dans la direction opposée.

Douze kilomètres séparent Mossoul de son village nommé Telkaif. Fin 2014, ce centre urbain, historiquement habité par la majorité assyrienne d’obédience chrétienne, a été occupé par l’État islamique. Les églises ont été saccagées, les croix brisées. Une majeure partie de la population a fui, rejoignant le nombre grandissant de personnes déplacées à l’intérieur de l’Irak. Après trois ans, la population de déplacés internes a dépassé les 3 millions d’individus. Ceux qui restent vivent un enfer.

 “Chaque jour sent la peur, nous sentons la mort” déclare Hadiya, coiffée de son hijab blanc, la cinquante d’années. Elle avait trois fils. Tous sont morts. Il y a un an, l’aîné s’est jeté sur un homme qui allait s’immoler dans un restaurant bondé de Mossoul. “Mon fils est mort mais il a sauvé la vie de beaucoup de personnes. C’est un héros” raconte-t-elle fièrement. Les deux autres étaient officiers de police. Quand l’EI a envahi leur ville, elle les a cachés chez elle. “Pendant deux ans, ils étaient enfermés. Personne ne savait où ils étaient, ni leurs femmes ni leurs enfants”. A la fin de l’année 2016, quand la coalition internationale menée par les États-Unis et les forces irakiennes ont avancé dans leur offensive contre l’EI, plusieurs hommes sont entrés en force dans leur maison et les ont emmenés.

Nous intervenons auprès des personnes déplacées à l’intérieur du pays depuis que l’EI a pris le contrôle d’une partie de l’Irak en 2014. Plus de 10 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire, et l’accès aux personnes les plus vulnérables reste un défi majeur. La durée des déplacements a épuisé les économies des ménages qui ont maintenant besoin d’aide pour accéder aux services de base. Nos programmes en sécurité alimentaire, eau, assainissement et hygiène, ainsi qu’en santé mentale pour la population fortement touchée par la guerre et les atrocités de l’EI couvrent les campements et les communautés hôtes.

Crédit photo : Lys Arango 

Posté le 27 avril 2017 dans Kurdistan Irakien

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