Madagascar : survivre à la sécheresse chronique, entre traditions et soins nutritionnels

Photographie Olivier Benquet

2015, Sud de Madagascar, la sécheresse écrase le paysage et les hommes. C’est le règne de « kere » : la faim, comme chaque année à la même période sur cette zone.

Dans le cadre du projet intégré de prévention de la malnutrition dans cette zone particulièrement exposée, les équipes d’Action contre la Faim mènent une évaluation de l’impact de la sécheresse sur les pratiques de soins infantiles. Nous rejoignons un groupe de femmes bénéficiaires des cultures maraîchères de la commune de Masiaboay.

Assises en cercle, elles nous attendent avec dans leurs bras des enfants apathiques, au regard absent. On sent que chaque parole pèse, chaque mot demande un effort supplémentaire. Le tradi-praticien prend la parole pour nous présenter comment les villageois tentent, malgré « kere », de répondre aux besoins de leurs enfants. Alors que nous l’interrogeons sur des enfants déjà malades et qu’il ne parvient pas à soigner, il nous parle avec émotion de Samderza, sa propre petite-fille âgée de 5 mois.

Sa femme, bénéficiaire des activités de culture maraichère nous présente une petite fille rachitique recouverte d’amulettes. Le grand-père est tradipraticien (ombiasa), pourtant il reconnait ici son dénuement face à la situation : « Samderza a perdu sa mère suite à l’accouchement qui a eu lieu à la maison… Elle était très fatiguée avec de la fièvre. Nous ne savons pas ce qu’il s’est passé, un matin elle ne s’est plus réveillée ».

madagascarLe grand-père nous montre le carnet de santé de Samderza, soigneusement conservé. La petite fille a d’abord été référée à un dispensaire, mais elle était trop jeune pour recevoir un traitement contre la sous-nutrition. Le grand-père, lui-même détenteur d’un savoir séculaire, semble perdu.
« Samderza n’a pas été allaitée depuis que sa mère est décédée, et moi-même à mon âge, je n’ai plus de lait » explique sa grand-mère. « Je lui donne du lait de chèvre bouilli. Elle n’a pas l’air de grossir pourtant et tombe régulièrement malade. Maintenant à cause de « kere », il va bientôt falloir vendre les chèvres. Comment allons-nous faire ? » Mettant l’accent sur le danger que court cette enfant si elle n’est pas traitée et allaitée, l’équipe interroge : serait-il possible que l’enfant soit porté au sein d’une autre mère allaitante ? La grand-mère et son mari s’empressent de répondre. « C’est « fady » (tabou en Malgache) ces enfants allaités sont des garçons et une même mère ne peut allaiter deux bébés de sexe différent s’il ne s’agit pas de ses propres enfants. »

« Nos traditions doivent être respectées mais des nouvelles connaissances peuvent aussi sauver des vies »

L’équipe de travailleurs sociaux intervenant dans la commune de Masiaboay rencontre par la suite la grand-mère, qui accepte finalement que la petite fille soit référée au Centre de récupération nutritionnelle intensive pour la malnutrition aiguë (CRENI). Cependant, le poids de Samderza reste stationnaire, malgré le lait thérapeutique. La grand-mère semble particulièrement inquiète d’être éloignée de son domicile, n’accorde pas trop de temps à l’enfant et souhaite rentrer au plus vite. Au travailleur social, elle parle de rêves où elle revoit sa fille décédée, ne dort plus et est agitée au point de vouloir quitter le CRENI bien que l’enfant ne soit toujours pas guérie. Elle finit par confier l’origine de sa nervosité : la dépouille de sa fille est encore présente dans sa maison en attendant l’Havoria (funérailles) et ce départ du domicile en urgence, sans rituel, a été vécu comme une malédiction possible vis-à-vis de l’enfant.

Après de longues discussions avec les travailleurs sociaux, une solution est enfin trouvée. Samderza et sa grand-mère restent au CRENI le temps que l’enfant se rétablisse tandis que son mari, le devin guérisseur, effectue un rituel pour conjurer le mauvais esprit.

Deux mois plus tard, Samderza se porte bien. « Nos traditions doivent être respectées mais des nouvelles connaissances peuvent aussi sauver des vies » souligne sa grand-mère, lors de la journée de sensibilisation sur les pratiques de soins organisée par Action contre la Faim le 11 mai dernier.

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Posté le 6 juillet 2015 dans Live, Madagascar, Récit

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