Malgré mes 20 ans d’humanitaire, ce que j’entends ici me bouleverse

Mike Penrose, Directeur Général d’Action contre la Faim témoigne de la détresse des familles déplacées dans le Kurdistan Irakien.

 

Bien que je n’en tire aucune fierté, après 20 ans à travailler dans l’humanitaire, je ne suis pas facilement choqué. Lors de la plupart de mes visites, je m’engage à venir voir en premier lieu le travail incroyable accompli par les équipes d’Action contre la Faim. J’ai entendu des témoignages horrifiants et assisté à des situations terribles.

En général et bien qu’elles m’émeuvent, je suis devenu résistant à beaucoup des atrocités de notre monde. Comme une protection psychologique, nécessaire dans un travail comme le mien. Aujourd’hui, c’était différent. Les histoires que j’entends ici vont me poursuivre pendant très longtemps.

Je suis actuellement à Dohuk, au Kurdistan irakien. La région a accueilli plus d’un demi-million de personnes déplacées ces dernières semaines par la récente invasion de groupes armés. Ces sont des civils qui ont fui pour sauver leurs familles de la brutalité dont nous avons tous été témoins à la télévision. Ces gens viennent de toutes les couches de la société irakienne. Ils sont sunnites, chiites, chrétiens, yézidis …

Aujourd’hui, j’ai assisté à une distribution de nourriture dans une ville nommée Zakho, à une heure de Dohuk où Action contre la Faim a fourni des rations alimentaires mensuelles à plus de 5000 personnes.
C’est une logistique impressionnante. Camions après camions, la nourriture est déchargée et remise aux déplacés enregistrés, sur présentation de tickets distribués en amont. Tout cela, sous une chaleur intense de 45°C, sous un soleil de plomb et dans la poussière.

Pendant la distribution, j’ai discuté avec un jeune homme yézidi, dont je tairais le nom pour sa protection. Il était professeur d’anglais de formation et, avant les combats, vivait avec sa famille à Sinjar et enseignait dans une école située sur la route d’Erbil.
Il m’a invité à boire le thé avec sa famille dans un quartier en construction à proximité de là, où il a trouvé refuge dans une demi-maison en chantier, avec cinq autres familles.
J’ai rencontré sa famille ainsi que les autres personnes vivant avec eux. Des frères, sœurs, enfants, parents et grands-parents qui ont trouvé refuge ensemble, là où ils le pouvaient.
Ils m’ont préparé du thé, chaud et sucré, qui est l’un des aliments de base ici, et m’ont remercié pour les efforts d’Action contre la Faim à leur fournir de la nourriture, de l’eau et des équipements d’assainissement. Puis ils ont chacun commencé à me raconter leurs histoires.

J’ai entendu la même histoire, encore et encore. Celle des groupes armés qui arrivent rapidement, et de l’armée régulière qui détale. Aussitôt arrivés, les tueries commencent. Ils visent et tirent sur les jeunes hommes et sur toutes les personnes qui n’adhèrent pas immédiatement à leurs opinions. Ils emmènent des groupes de jeunes femmes disparues depuis. Ils enterrent vivants dans des tranchées les enfants des personnes assassinées ; ceux qui ont pu fuir ont survécu.
La famille m’a aussi raconté les neuf jours passés cachés en montagne, dans une chaleur accablante, sans vivres ni eau, avec des enfants et des personnes âgées, dont beaucoup ont péris. Ils m’ont aussi raconté les centaines de kilomètres parcourus depuis pour trouver un lieu sécurisé comme cette maison à moitié construite.
Les personnes que j’ai rencontrées sont professeurs, ingénieurs, chefs de villages, des jeunes hommes et des jeunes femmes accompagnés de leurs enfants. Tous ont enduré les mêmes épreuves.

Enfin, ils m’ont tous posé la même question. Où devons-nous aller ? Qui va nous faire sortir d’ici ? Où pouvons-nous commencer une nouvelle vie ? Peu importe l’endroit, du moment que nous sommes en sécurité. Nous ne pouvons pas retourner d’où nous venons, c’est trop dangereux, ni rester ici car il n’y a rien qui nous permettent de subvenir à nos besoins.

Avant que je ne reparte, le jeune m’a serré la main et m’a remercié du travail d’Action contre la Faim bien que tous souhaiteraient ne pas avoir à accepter l’aide humanitaire. « Nous sommes fiers et éduqués. Nous voulons élever nos enfants et leur assurer un avenir. S’il vous plait, dîtes-moi où je peux aller pour réaliser cela, c’est tout ce que je désire. »

En tant que directeur général d’ACF, et avec le soutien de nos donateurs, je peux faire en sorte que ces personnes reçoivent la nourriture et l’eau dont elles ont besoin pour survivre. Cependant, ce dont tous ont réellement besoin, c’est que la communauté internationale se mobilise afin de leur apporter ce qu’ils méritent : un futur. La chance de faire quelque chose d’utile, de retrouver leur vie, et de restaurer leur fierté.

Je pense que leur demande est raisonnable. Et vous ?

Posté le 28 août 2014 dans Kurdistan Irakien, Live

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