Nuit Blanche à Paris – #NuitNoire Centrafrique

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En Centrafrique j’ai souhaité témoigner des violences à l’oeuvre entre Centrafricains. Certaines photos me hantent encore

— William Daniels —


Chronique d’un chaos annoncé

Depuis son accession à l’indépendance en 1960, la République centrafricaine connait une succession de crises politiques et militaires qui constitue depuis un frein majeur au développement socio-économique du pays. L’extreme pauvreté de la population est aggravée par de nombreux autres facteurs tels que l’enclavement du pays, la prépondérance d’un secteur agricole peu productif et la pandémie de VIH / SIDA. Les indicateurs des secteurs de l’éducation et de la santé sont parmi les plus faibles de la sous-région, l’investissement de l’Etat dans ces services publics est très limité.

Cette crise chronique qui ne cesse de se complexifier ne doit pas sombrer dans l’oubli. Sur le terrain et dans les esprits, oublier reviendrait à abandonner ces populations quasiment livrées à elles-mêmes, sans ressource et la peur au ventre. Traumatismes des agressions subies ou vues, fuite vers l’inconnu, décomposition des familles et des réseaux de solidarité, accueil par des communautés hôtes qui voient elles aussi leurs ressources diminuer, sont autant de témoignages à porter.

 
 
 
 

Fin 2012, la RCA connait une nouvelle phase d’instabilité : trois vagues de violence successives ont mis à plat le pays le faisant basculer dans la catégorie des états faillis.

Apparition de groupes d’opposition armés sous le nom de la Séléka qui prennent le contrôle d’une grande partie du territoire
Prise de Bangui par ces troupes Séléka
Intervention militaire SANGARIS menée par la France : tentative de renversement du gouvernement provisoire par les groupes anti-balakas

La dégradation des relations inter-communautaires et les violences qui s’enchaînent depuis décembre 2012 entraine une escalade d’exactions et une cohorte d’atrocités sur la population civile. La situation se caractérise aujourd’hui par un nettoyage « confessionnel » avéré et qui se traduit par des déplacements de population massifs qui ont déstabilisé le pays. Des zones musulmanes et chrétiennes se côtoient, les zones mixtes disparaissent. La RCA subit de facto un redécoupage territorial.

Malgré la mise en place d’un nouveau gouvernement provisoire, cet état de fait constitue un trou d’air sécuritaire qui profite à des milices, des groupes d’auto-défenses, des criminels, des ex-militaires maitres des zones minières.

En février 2014, le conflit en Centrafrique a pris une ampleur sans égale dans l’ensemble du pays avec un engrenage de violence. Violation des droits humains, fuite des populations chrétiennes et musulmanes, déplacements internes et exodes, les Centrafricains déjà épuisés vivent sous tension au quotidien.

Ecouter le témoignage exclusif de Florence Richard. Grand reporter, correspondante de Libération depuis Bangui.x

Nous sommes alors au coeur de l’urgence humanitaire. Au centre pédiatrique de Bangui, on recense trois fois plus d’admission d’enfants en état de malnutrition que l’année précédente à la même époque. Après plusieurs voyages en République centrafricaine, William Daniels rencontre les équipes d’Action contre la Faim sur le terrain, en Mars 2014.

De ce voyage, William Daniels nous confiera

« En Centrafrique j’ai souhaité témoigné des violences à l’oeuvre entre Centrafricains. Certaines photos me hantent encore »

#NuitNoire

Photographies de William Daniels / Panos Pictures


William Daniels raconte

« Lorsque j’arrive pour la première fois en RCA en novembre 2013, la tension dans le pays est à son comble. Cela fait neuf mois que la Séléka est au pouvoir et commet des exactions ».
Le 5 décembre 2013, les affrontements entre anti-balakas qui tentent de reprendre la ville et la Séléka font des centaines de victimes. La population déplacée dans Bangui atteint 200.000 personnes. Dans les villages aussi la population fuit en brousse et survit dans des conditions désastreuses. Il n’y a aucune sécurité.

Suite au lancement de l’opération SANGARIS, la Séléka est contrainte de quitter la ville et laisse place à une population chrétienne avide de vengeance. Les violences et les pillages contre les musulmans se multiplient. Je reviens fin janvier 2014 d’abord. La situation est chaotique, de nombreux quartiers sont pillés et détruits. Le camp Mpoko accueille plus de 100 000 personnes, il y a des combats tous les jours. Les interventions politiques et militaires n’ont pas permis un retour au calme et le travail des acteurs humanitaires s’effectuent dans un climat de tension permanente.

Dans le nord-ouest, il y a des poches de musulmans qui sont enfermés dans des quartiers. S’ils en sortent, ils risquent d’être attaqués.

Quand je reviens fin mars 2014, ce n’est pas mieux. La violence est partout. Une majorité de musulmans de l’ouest du pays a fui.

A PK5, Begoua, Boda, la situation humanitaire est critique. 

«PK5», le quartier retranché des derniers musulmans de Bangui

Défendus par de jeunes miliciens, les milliers d’habitants qui n’ont pas encore fui la capitale centrafricaine vivent dans la peur des attaques des anti-balaka…
Un reportage de Florence Richard, correspondante à Bangui pour Libération.

 

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De violentes représailles entre les milices armées, y compris les forces ex-Séléka et anti-Balaka, ont piégé la RCA dans un cycle de détérioration de violence

— Michel MAIETTA —
 


La violence en engrenage

Par Michel MAIETTA, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des questions de géopolitique du développement
Durant les dix-neuf derniers mois ce qui restait de l’Etat centrafricain s’est effondré, abandonnant ses 4,9 millions d’habitants à un futur incertain et condamnant une grande partie de ceux-ci à la barbarie de la violence et à une épouvantable crise humanitaire.

En ce moment, plus de 420.000 centrafricains sont réfugiés dans les pays voisins et près d’un demi-million sont déplacés. Avec l’enlisement de la crise socio-politique et l’augmentation de la violence et de l’insécurité alimentaire, ces chiffres vont inévitablement augmenter.

Pays enclavé, souffrant déjà d’un héritage postcolonial défavorable, la République Centrafricaine (RCA) portait dans son terreau géopolitique les semences d’une crise majeure : parmi les populations les plus pauvres et malheureuses au monde, oppressée par la corruption et la mal gouvernance, la RCA perdra tout intérêt géostratégique après la chute du mur de Berlin, tombant dans la barbarie des conflits régionaux et le jeu d’intérêts des accapareurs de ses riches ressources.

Depuis le coup d’Etat en Mars 2013, apothéose du chaos sociopolitique dans lequel ce pays plongeait inexorablement, la RCA a été caractérisée par des périodes de troubles et de calme relatif, bien que le déchainement de violence entre groupes armés, y compris contre des civils, ait continué sans relâche. Avec 70% de la population qui vit de l’agriculture et en grande partie en zone rurale, la situation sécuritaire en dehors de la capitale s’est récemment aggravée.

Ecouter le témoignage de Nicolas Fuchs.

Responsable de la mission d’Action contre la Faim en République centrafricaine.x

Il y a eu d’importants mouvements de groupes armés dans le pays, en particulier dans les zones environnantes de Bambari. De violentes représailles entre les milices armées, y compris les forces ex-Séléka et anti-Balaka, ont piégé la RCA dans un cycle de détérioration de violence qui est extrêmement catastrophique pour les 4,5 millions de personnes vivant encore sur son territoire.

Le risque de pillage, de violence et d’enlèvement pour le personnel et les biens des ONG est élevé.

— Michel MAIETTA —

L’éclatement des groupes d’opposition et la régionalisation du conflit, à travers des combattants de toute l’Afrique centrale qui viennent renforcer les factions en guerre, ont engendré un niveau élevé de violence et barbarie. Le conflit en RCA est devenu endémique et il est très peu probable qu’il puisse être résolu dans à court et moyen terme : les parties prenantes au conflit ont mis en place une économie de guerre de plus en plus structurée et il n’existe actuellement aucun groupe en mesure d’affirmer sa domination sur l’ensemble du territoire.

La Commission électorale nationale centrafricaine a déclaré que le pays ne pourra pas avoir d’élections en Février 2015 en raison de la persistance de l’insécurité. Un retard dans ces élections, promises depuis le coup d’Etat en 2013, pourrait compromettre davantage l’efficacité de l’actuel cabinet et du chef intérimaire récemment instauré – Mahmat Kamoun. Le nouveau gouvernement a déjà été rejeté par les ex-Séléka, ce qui réduit la probabilité d’un règlement entre les parties belligérantes et augmente celle d’une violence sectaire exponentielle.

Ecouter le témoignage exclusif de Claude Guibal. Journaliste à France Culture, ancienne correspondante en Egypte pour Radio France.x

La situation de la sécurité alimentaire dans le pays est critique, avec 1,7 millions de personnes en danger dans les zones de combats intenses, où les activités et les marchés agricoles ont été constamment perturbés. Les violations flagrantes des droits humains ont été signalées et la protection des civils, y compris des enfants, a été compromise.

Le ciblage brutal de civils par la violence sectaire va probablement continuer ainsi que le cycle des conflits punitifs.

Les services publics de base déjà très limités, y compris la santé et les écoles, ont été gravement perturbés par la violence et les pillages. Cela exacerbe les niveaux extrêmement élevés des besoins de toute une population : on estime que 2,5 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence.

En dépit de l’urgence humanitaire, l’insécurité généralisée à Bambari, Batangafo et Boda ainsi que les contraintes logistiques importantes pour y accéder ont eu un impact important sur la capacité des travailleurs humanitaires à accéder aux populations les plus en souffrance. Le risque de pillage, de violence et d’enlèvement pour le personnel et les biens des ONG est élevé. En raison de la poursuite des violences et de l’insécurité, le manque d’accès des travailleurs humanitaires dans les zones touchées et donc d’une réponse adéquate à la crise est insoutenable.

Devant les objectifs des caméras, il semble que la population de la République centrafricaine, après les chasseurs d’esclaves, le colon et les dictateurs, soit condamnée à subir l’inéluctable tyrannie du chaos et de la barbarie.

L'enfer du complexe pédiatrique de Bangui

En Centrafrique, les ONG font face à une situation sans précédent. Les populations réfugiées souffrent de malnutrition et la situation sécuritaire est telle que les habitants n’osent pas se rendre dans des structures de santé.
Un reportage de Claude Guibal pour France Culture.

 

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Pour faire cesser les violences il ne suffira pas de déployer des milliers de casques bleus . Il faut en priorité lutter contre la pauvreté, reconstruire l’Etat et encourager la société civile.

— Alexandre Le Cuziat, directeur régional des opérations en Afrique centrale et de l’ouest —
 


L’oubli en héritage

Sans considération ethnique ou religieuse, toujours dans le respect de la neutralité et de l’impartialité de ses interventions, Action contre la Faim agit en République centrafricaine. Depuis 8 ans, les équipes portent assistance aux personnes les plus vulnérables à travers des programmes de nutrition, de sécurité alimentaire, d’hygiène et assainissement, de pratique de soins et santé mentale.

Pour répondre aux nouveaux besoins urgents créés par le regain de violence, Action contre la Faim a renforcé ses équipes qui comptent désormais plus de 200 personnes.

Devant l’horreur, des centaines de milliers de personnes, dont des familles avec enfants, des femmes et des personnes âgées, tous vulnérable au cœur du conflit ; ont fui. Vers le Tchad, vers le Cameroun, dans d’autres régions du pays.

Les programmes se ont étendus au Tchad, où les déplacés ont trouvé refuge dans des camps à N’Djamena. Une nouvelle mission a été ouverte au Cameroun, le long de la frontière avec la RCA.

 

 
 

Les violences de ces derniers mois ont aggravé la situation des centrafricains tant au niveau sécuritaire qu’humanitaire. L’aide d’urgence ne peut à elle seule combler les besoins des populations ni résoudre la crise structurelle en cours. Il s’agit maintenant d’investir dans le développement du pays, de restaurer la confiance entre les communautés, de créer les conditions du retour des déplacés internes et réfugiés qui le souhaitent en garantissant la paix et la sécurité de tous et toutes. Si la communauté internationale refuse d’apprendre du passé et du chaos actuel, la RCA est condamnée à voir se répéter l’engrenage de la haine, de la violence et de l’oubli.

De l’oubli à la violence : rompre le cycle en République centrafricaine

Tribune d’Alexandre Le Cuziat, directeur régional des opérations en Afrique centrale et de l’ouest.

 
Photographes, journalistes, reporters, personnels humanitaires, sur le terrain, sont autant de témoins et d’acteurs de la solidarité internationale. Ils et elles vivent la réalité dure des conflits et des crises, et rapportent les drames vécus par des êtres humains qui seuls ne peuvent faire face à la violence qui s’abat sur eux. Ils et elles révèlent la souffrance des Centrafricains, qui doit cesser pour que la RCA sorte enfin de cette Nuit Noire.

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artwork : www.les-eclaireurs.com

Posté le 3 octobre 2014 dans Datas, Live, Multimédias, RCA, Reportages interactifs

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