RDC : « nous ne savons pas encore si pourrons manger quelque chose aujourd’hui »

Notre dossier
RDC – Le Kasaï sous haute tension (2/5)

Témoignage

Ce matin-là, les équipes d’Action contre la Faim à Tshikapa, ville principale de la province du Kasaï en République démocratique du Congo (RDC), viennent vérifier l’avancée des travaux pour l’aménagement d’une source d’eau à une dizaine de kilomètres de la ville. Il n’y avait auparavant aucune protection autour de la source, et l’eau était de ce fait régulièrement contaminée et à l’origine de nombre de cas de diarrhées et autres maladies hydriques pour les habitants de la zone. Si les équipes ont voulu aménager cette source, c’est aussi car cette « banlieue » de Tshikapa accueille énormément de personnes fuyant les violences en cours dans les zones rurales environnantes.

C’est le cas notamment d’Elisée, jeune fille de 18 ans, que nous rencontrons alors qu’elle puise de l’eau à la source : « je suis arrivée ici en février dernier. Mon village est à une cinquantaine de kilomètres d’ici. Nous louons une petite maison avec plusieurs autres familles déplacées par les violences. Nous sommes 28 personnes dans 3 petites pièces. Nous n’avons pas les moyens de trouver autre chose. Mais je préfère rester ici que de repartir dans mon village : tout est détruit là-bas ; lors des affrontements entre des miliciens et l’armée, le village a été incendié. Tous les habitants du village sont partis : ils sont soient cachés en brousse soit, comme moi, venus à Tshikapa. On a rien emmené avec nous, vu que nous avons commencé par nous cacher quelque temps en brousse nous aussi avant de venir ici. »

Comme Elisée, les trois quart de la douzaine de personnes autour de la source ce matin-là sont venus se réfugier ici pour fuir la destruction de leurs villages. Le quart restant sont des habitants qui tous accueillent des familles déplacées chez elles. A l’échelle de la région, il y a aujourd’hui près d’un million et demi de personnes qui ont du fuir les violences : c’est une crise humanitaire majeure.

   

Nous continuons de suivre Elisée alors qu’elle remonte le chemin entre la source et sa maison accompagnée de deux autres habitantes de la maison, elles aussi déplacées : Clarissa et Laurette. Elles font ce trajet pour puiser de l’eau trois fois par jour pour apporter l’eau nécessaire à toute la vie de la maison. En tout, chaque trajet leur prend plus de 30 mn aller-retour, sans compter les risques de glisser dans le petit chemin escarpé qui mène à la source à flanc de colline. C’est ce dont discute Stanislas, animateur communautaire pour Action contre la Faim, pendant ce temps avec certaines personnes du village : comment sécuriser un peu plus ce chemin escarpé que toutes les femmes du quartier empruntent plusieurs par jour avec parfois plus de 20 litres d’eau sur la tête.

Arrivés chez Elisée, Laurette et Clarissa, nous découvrons la petite maison qu’ils louent et les autres membres de la famille.

Tous, dont le mari d’Elisée, expriment les difficultés à vivre ici : « nous n’arrivons pas du tout à faire face au prix que cela coûte de vivre ici : en plus de louer la maison, nous devons acheter des feuilles de manioc par exemple : on n’a jamais acheté ça avant, on les cultivait nous-mêmes dans notre village. Mais ici, il faut tout acheter et les prix n’arrêtent pas d’augmenter : un seau de manioc coutait 2000 franc congolais il y a quelques mois, maintenant cela coute entre 4500 et 5000 francs : ça a plus que doublé ! »

Du fait des violences dans toute la région du Kasaï depuis près d’un an maintenant et de la fermeture de la frontière avec l’Angola voisin, la circulation des produits alimentaires est devenue beaucoup plus compliquée : certains marchés ont arrêté de fonctionner, certains produits non disponibles ou en quantité insuffisante, et les prix s’en ressentent. Selon les évaluations menées par les équipes d’Action contre la Faim dans la région, les prix ont en moyenne doublés et même triplés par endroit. Les conséquences ont été immédiates dans cette région historiquement parmi les plus pauvres de RDC : les familles ne consomment en moyenne qu’un seul repas par jour, réduisent les quantités et ne consomment que des aliments très pauvres nutritionnellement.

Dans le cas de la maison d’Elisée, selon son mari : « il est 11h du matin, et nous ne savons pas encore si pourrons manger quelque chose aujourd’hui : parfois je donne un coup de main au garagiste à côté pour réparer les motos et il me donne un peu d’argent. Sinon, nous vendons quelques-uns de nos vêtements. Peut-être que ce ne sera que quelques feuilles de manioc pour aujourd’hui.»

La pénurie alimentaire grandit dans toute la région. Selon une récente analyse : 2.8 millions de personnes dans les Kasaï seraient aujourd’hui en situation de « crise » alimentaire, et une partie d’entre eux, en situation « d’urgence » alimentaire ; la dernière étape avant une famine que certains experts commencent à craindre au vu de la détérioration de la situation. Mais faute de moyens et de mobilisation, la réponse de la communauté humanitaire tarde à venir pour soutenir ces familles : les quelques ONG aujourd’hui sur le terrain ne parviennent pas à faire face à la situation et de plus en plus d’enfants, notamment, glissent chaque jour dans la malnutrition.

RDC : LE KASAÏ SOUS HAUTE TENSION NOTRE DOSSIER

Posté le 29 août 2017 dans Afrique, Live, République Démocratique du Congo

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