Témoignage : Urgence aux frontières du Cameroun

Ouverte en juillet 2014 suite à l’afflux de réfugiés fuyant la République centrafricaine (RCA) vers le Cameroun, la mission d’Action contre la Faim s’est positionnée tout de suite sur 3 sites de réfugiés le long de la frontière à l’est du pays.

Estelle Tabone dirige la mission. Au quotidien, elle supervise les projets en cours, gère les relations avec les bailleurs, les conditions de vie et de travail des équipes ainsi que les exigences de sécurité. « En tant que directrice/teur pays, nous sommes les garant(e)s des différents métiers d’Action contre la Faim et nous veillons au respect de la charte et du mandat d’Action contre la Faim ».

Elle analyse ici le contexte de l’intervention humanitaire d’Action contre la Faim au Cameroun.

Arrivés dans l’est du Cameroun, les réfugiés ont fui depuis plus d’un an les violences qui sévissent en République centrafricaine. La population réfugiée connaît de nombreuses difficultés auxquelles s’ajoute la dislocation des liens de voisinage, de l’entraide villageoise et de la stabilité de la cellule familiale.

 

Des familles déboussolées par la fuite

« Beaucoup de personnes sont parties de la République Centrafricaine à pied, dans des conditions difficiles, et ont marché pendant plus d’un mois pour arriver au Cameroun. Leur état physique et psychique a été fortement impacté. Beaucoup de femmes ont perdu leurs enfants ou/et leur mari. C’est assez compliquer à gérer, d’où l’intérêt du volet social et pratique des soins que l’on met en place avec Action contre la Faim pour redonner confiance aux femmes, pour travailler sur l’acceptance vis à vis des enfants perdus ou nés pendant la fuite, pour travailler sur la perception des choses» insiste Estelle.

Pour ceux qui ont pu arriver au Cameroun ensemble, c’est le ménage dans son intégralité qui est déstabilisé.

Les hommes étaient les principaux chefs du foyer mais se retrouvent dans une toute autre position dans les camps : ils ne travaillent plus et cette situation ébranle leur conception de leur rôle dans la famille.

 « Ce sont majoritairement des populations d’éleveurs, qui n’ont pas tous pu passer avec leurs troupeaux, ces populations sont très mobiles » assure Estelle Tabone.

Préoccupés d’avoir laissé sans surveillance leurs cheptels dans leur pays d’origine, beaucoup d’entre eux traversent régulièrement la frontière Cameroun/RCA pour vérifier la santé de leurs bêtes.

Ces mouvements constants d’hommes seuls commencent à inquiéter les autorités camerounaises pour qui la porosité de la frontière constitue un risque d’infiltration d’éléments armés qui arriveraient de RCA. Les politiques tentent d’inciter les réfugiés à ne pas repartir dans leur pays d’origine, afin de préserver le Cameroun d’une dégradation du contexte sécuritaire.

Le gouvernement camerounais et la population hôte accueille les réfugiés mais le pays ne dispose que de peu de ressources à mettre à leur disposition et n’a jamais connu de crise majeure de déplacement de population dans son histoire récente. L’appui des ONG est crucial. D’autant que le pays fait désormais face à un autre afflux massif de réfugiés à sa frontière nord.

Deux crises inquiétantes aux frontières du Cameroun

« Aujourd’hui, avec la crise Boko Haram dans la région des lacs, on a des incursions dans les villages qui sont pillés pour que le groupe se ravitaille. Cela provoque une nouvelle vague de réfugiés venant du Nigeria » 

On estime que 40 000 personnes sont réfugiées dans le camp de Minawao et que près de 12 000 réfugiés sont hors site, c’est-à-dire hors du camp. Les violences perpétrées par Boko Haram ont aussi provoqué le déplacement de 80 000 personnes au sein même de la région extrême-nord du Cameroun, provoquant de nouveaux problèmes humanitaires au niveau de la gestion des ressources.

Dans cette zone, la plus pauvre du pays, la situation se complexifie chaque jour davantage. Traversée par des crises structurelles et endémiques, on y recense les taux de malnutrition les plus élevés du pays. Les populations doivent aussi faire face à de nombreuses crises de choléra qui surviennent régulièrement.

Le Cameroun se relève grâce aux interventions des différentes ONG sur le terrain dont Action contre la Faim. Avec l’autorisation et l’appui des autorités locales, et une bonne coordination des acteurs sur le terrain, de réelles améliorations sont déjà à noter. Dorénavant dans les camps, il y a un accès à l’eau, des latrines, des aires de lavage. Même s’il en faudrait davantage ou en renouveler certaines, il y a une nette évolution de la condition de vie des réfugiés.

« Il faut continuer à intervenir au niveau des sites mais aussi au niveau hors sites – en dehors des camps de réfugiés-  pour aider toutes les populations. Celles qui ont accueillis tous les réfugiés à bras ouverts et qui ont partagé leurs ressources sans pour autant bénéficier de l’aide humanitaire ! » insiste Estelle Tabone.

Des résultats encourageants dans la lutte contre la sous-nutrition

Les équipes d’Action contre la Faim développent une réponse d’urgence qui sera bientôt complétée par un projet en sécurité alimentaire et soutien aux moyens d’existence hors site, c’est-à-dire en dehors de camps de réfugiés.

Des activités de nutrition sont mises en place dans l’est du pays, à Lolo et M’Bilé, des programmes en santé mentale et pratiques de soins assistent les populations traumatisées sur ces deux sites mais aussi à Timangolo. Un volet d’activités complémentaires autour des problématiques liées à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, sera effectif en août 2015.

« En nutrition, on intervient via des centres nutritionnels ambulatoires  sur la malnutrition aiguë modérée et la malnutrition aiguë sévère sans complications. En santé mentale, nous avons 14 espaces mères/enfants où l’on travaille sur le volet psychosocial et sur les bonnes pratiques d’allaitement avec les femmes et les nourrissons » précise Estelle.

Peu comprises à l’ouverture du programme, les activités déployées en pratique de soins par nos équipes reçoivent de plus en plus d’adhésions.

 « On a de plus en plus d’hommes qui participent à nos ateliers, notamment en santé mentale, et qui souhaitent comprendre quels sont nos messages et ce que nous faisons. C’est très encourageant car on sait quel est le poids de l’avis de l’homme sur les décisions d’amener ou non les enfants dans les centres nutritionnels ».

La compréhension et la participation de l’ensemble des populations à nos activités est nécessaire pour faire évoluer la situation sur place et réduire le taux de malnutrition des enfants dans les camps. Les populations s’approprient de plus en plus les recommandations des équipes lors des sensibilisations, et font d’elles-mêmes la démarche de venir à la rencontre des personnels. « Les familles n’attendent plus que l’enfant soit en état de malnutrition pour venir dans les centres de santé ou les centres nutritionnels » se réjouit Estelle.

« Au Cameroun, on perçoit des évolutions du nombre d’admissions dans les centres qui permettent de soigner la malnutrition. Le nombre d’enfants guéris augmente et cela est encourageant, notre action a du sens et un impact positif sur ces populations ! »

Posté le 2 juillet 2015 dans Cameroun, RCA, Récit, Témoignages, Vie de la mission

Partager

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

20 + 13 =

Back to Top