Urgence choléra: récit de 6 mois de combat (2/2)

zone d'habitat informel - George Brook - Freetown

2012 a été une année noire pour le choléra en Afrique. Action Contre la Faim a répondu aux urgences dans plusieurs pays. Marc Escudier, responsable du programme choléra à Freetown, Sierra Léone, témoigne. (Deuxième partie)

Tout s’accélère vers la mi-Juillet 2012. Le nombre de cas ne cesse d’augmenter de jour en jour. Les pluies s’intensifient favorisant la transmission de la maladie. Les foyers de choléra deviennent plus nombreux et plus intenses. Rapidement, ce sont des quartiers entiers de Freetown qui sont touchés sans que rien ne semble pouvoir arrêter la progression de la maladie. Les bidonvilles du centre-ville, très vulnérables, sont particulièrement touchés. C’est le cas notamment de Mabella, où se situe le principal marché de Freetown et présente un énorme risque de dispersion de la maladie. Des milliers de Sierra Léonais y achètent chaque jour des marchandises qui seront ensuite revendues dans toute la région. Les conditions d’hygiène y sont déplorables, et les pluies y ramènent les déchets et excréments des collines avoisinantes. Les zones rurales affectées continuent de rapporter des cas chaque jour..

Kuntholor - FreetownDans les communautés bénéficiaires, ACF organise la chloration de l’eau, anime des séances de sensibilisation pour apprendre les gestes qui protègent du choléra, distribuent des kits de protection et soutient les centres de santé en matériel. Avec l’aide de nombreux volontaires communautaires, la bataille contre le choléra gagne tous les niveaux de la société: les simples citoyens comme les instances gouvernementales sont  mobilisés pour lutter contre la maladie. La même chose se passe au niveau d’ACF: les fonctions supports (logistique, finances, ressources humaines) consacrent la majorité de leur temps à assurer la réussite de la réponse et s’adaptent aux changements rapides dûs à toute situation d’urgence. Les équipes travaillent parfois 70 heures par semaine. Les réunions de coordination inter-ONG deviennent quasi quotidiennes. Des rapports d’épidémie sont publiés chaque jour avec les nouveaux cas de la veille. Le Ministère de la Santé avec l’aide de l’UNICEF, joue son rôle de coordination de la réponse et assure une diffusion transparente de l’information. Cependant, la principale  difficulté pour les ONG de terrain réside dans la difficulté à avoir les adresses des patients, afin de cibler au mieux les quartiers à couvrir. L’absence de planification urbaine et les constructions anarchiques – de nombreux quartiers n’ayant ni rue ni numéro de maison – rendent cette tâche difficile.

Le 16 août 2012, le Président sierra léonais déclare officiellement l’état d’urgence humanitaire. De nouveaux projets sont alors lancés par des acteurs humanitaires qui prennent conscience de la situation, et on passe en quelques semaines d’une réponse organisée mais insuffisante à une réponse massive mais posant des enjeux forts de coordination. Avec la fatigue et la frustration de ceux qui interviennent depuis le début de la crise, le travail est plus difficile, mais progressivement les activités se réorganisent de manière optimale.

Macauley Street - FreetownVers la fin Octobre, on se retrouve dans une configuration similaire à celle du début de l’épidémie, mais avec un nombre de cas en perpétuelle diminution. ACF recentre ses activités pour traquer les derniers foyers persistants de choléra. L’approche des élections présidentielles prévues pour le 18 Novembre cristallise toute l’attention. Le choléra n’intéresse plus. Alors que les efforts devraient être maintenus pour éradiquer les derniers cas, la population se démobilise. Les activités sont fortement perturbées par l’organisation de défilés politiques en ville. Chaque défilé fait monter la tension dans la ville avec le risque d’affrontement entre les deux camps. Le soulagement de voir les courbes épidémiques diminuer est balancé par la frustration et un sentiment de ne pas pouvoir achever proprement ce qui a été démarré. Le rythme de travail est fortement perturbé par les manifestations électorales. Pendant plusieurs journées particulièrement à risque, les expatriés d’ACF sont confinés dans la maison, avec interdiction de sortir dans la rue.

Finalement, le scrutin n’a pas occasionné de violence. Même l’annonce des résultats n’a pas engendré pas de contestation. La victoire du président sortant à la suite d’un scrutin bien organisé et globalement démocratique, est incontestable. L’unité nationale, indispensable dans un pays qui se reconstruit après seulement dix ans de paix, a prévalu.

Les activités électorales perturbent les activités d’ACF mais ne les arrêtent pas. Le programme continue, à la recherche des derniers foyers épidémiques. La bataille continue, mais on sent clairement que l’intérêt de la population et des représentants est ailleurs. Le mois de Décembre arrive finalement. Il est temps de terminer le programme. Des kits de lavage des mains sont distribués dans 150 restaurants et autres lieux publics. L’annonce aux partenaires de la fin du programme d’ugence est faite. L’équipe nationale fait ses au-revoirs à ACF lors de la soirée de Noël du staff. La mission est terminée, tout le monde peut rentrer avec le sentiment du devoir accompli.

Bailor - Port Loko DistrictACF a été parmi les premières ONG internationales à intervenir sur le choléra en Sierra Léone, et la dernière à mettre fin à sa réponse d’urgence. Au cours des 6 mois de nos activités, nous avons répondu sur les zones les plus touchées, apporté un soutien au Ministère de la Santé en particulier dans le principal hôpital de Freetown. Ces moments d’urgence ont été une expérience humaine intense, avec de nombreuses frustrations, des craintes, des colères, du stress, des disputes, des discussions, des désaccords mais aussi des joies, des rigolades et des moments de détente… 6 mois d’une vie à 200 à l’heure! Au final, il reste une grande fierté et le bonheur d’avoir accompli tous ensemble – expatriés, staffs nationaux, fonctions support…- ce pour quoi nous étions venus. Et surtout comme après chaque mission, cette irrésistible sensation que nous sommes nés du bon côté de cette planète, et que tout devient plus difficile pour ceux qui sont nés de l’autre côté.

En 2012, environ 23 000 personnes ont été soignées pour du choléra dans les structures de santé Sierra Léonaises. Près de 300 personnes ont péri. Le nombre réel est probablement plus élevé car il ne prend en compte que les personnes qui sont allées consulter. ACF ne se contente pas d’intervenir dans l’urgence, et met en place pour 2013 un programme de préparation et prévention du choléra, pour éviter qu’une nouvelle épidémie ne ravage le pays.

Posté le 21 mars 2013 dans Live, Sierra Leone

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